JERK
Gisèle Vienne / Dennis Cooper / Jonathan Capdevielle / Théâtre de la Bastille / du 06 au 23 novembre
Dans la salle du théâtre de la Bastille, un homme est déjà là, posé sur sa chaise, face au public qui s'installe. Il a un sac posé à côté de lui, boit un peu de sa bière. il n'a pas l'air d'un acteur. Au bout d'un moment, après qu'on nous a distribué des livrets, il prend la parole, se présente, et nous explique ce qui va suivre.
JERK, c'est à l'origine une nouvelle de Dennis Cooper, que Gisèle Vienne et Jonathan Capdevielle ont adapté pour en faire un seul en scène, créé au Théâtre de la Bastille en 2008. Cinq ans plus tard, la forme est de retour en son lieu d'origine, sans rien avoir perdu de son étrangeté et de sa brutalité.
Seul en scène, donc, c'est le point de départ et ce qui constitue le tout. Seul en scène l'acteur, Jonathan Capdevielle, et seul en scène celui qu'il incarne David Brooks, parce que dernier en vie et capable de témoigner de ce qui s'est passé. Ce qui s'est passé où ? Dans la cave de Dean Corll, serial killer qui a sévi dans les années 70 aux États Unis, dont il était un des disciples. Ou plus précisément, il était amoureux du disciple de Dean et fasciné par cette barbarie il filmait les crimes. Et crimes, c'est un petit mot, vu la boucherie qui est décrite le long du spectacle. Seul survivant donc, et en prison pour la vie, il apprend l'art de la marionnette et de la ventriloquie qui lui permettent de raconter son histoire.
Il est important de s'attarder un peu sur ce synopsis, cette histoire (réelle), parce que la première chose que fait ce spectacle déroutant à plus d'un niveau, c'est de brouiller les pistes. Loin de l'aveu de la représentation, Jonathan Capdevielle plonge au contraire au plus profond de l'être qu'il incarne, au point de nous faire douter. On n'est pas stupide, on sait que c'est faux, mais, bon, quand même...
Ensuite vient le fait de raconter cette histoire, et la manière dont elle est narrée. Il y a des passages qu'il n'est pas encore capable de raconter, à son propre aveu, et qu'il préfère nous laisser lire (d'où le livret). C'est une astuce très bien trouvée, parce qu'elle nous oblige à l'activité, c'est à dire à obéir à ce qu'il nous demande, à ne pas être juste assis, le bec ouvert à s'abreuver des immondices, mais participatifs, en un sens, du bon déroulement de l'histoire. Puis arrivent les marionnettes, et la simulation, bruitage écoeurant compris, des scènes de torture, d'excitation, de crises psychotiques et hallucinatoires. Le fait d'user de marionnettes devient vite un artefact un peu désuet, ayant une forte connotation de travail thérapeutique. D'un sens ça sert le réalisme cru de ce témoignage, et d'un autre la parole est un peu dédouanée et l'acte perd un peu de force. Mais qu'à cela ne tienne, la tension reste très palpable, et la question de se demander pourquoi on reste à écouter ces horreurs commence à se faire de plus en plus prenante. À noter que rien dans l'interprétation ni la mise en espace n'est provocant, rien n'est là pour dire "eh ouais, moi j'ose dire ce qu'on doit taire", ce n'est pas le propos, il y a beaucoup d'humour, et de fragilité, ce qui fait la force de la proposition. De plus, cette simplicité dans l'espace, neutralité crue, et cette ambiance sonore incroyable, plutôt que de nous agresser, ne font que nous inviter à regarder plus près, à être avec... Puis dans la seconde partie du spectacle, les marionnettes sont abandonnées au sol et Jonathan Capdevielle livre la partie la plus époustouflante de son interprétation : la ventriloquie. Des immondices balancées du tréfonds de la gorge, lèvres à peine ouvertes, regard fou, bave à la commissure. Tétanisant. Non seulement on se dit que vraiment on n'a aucune raison de se faire du mal à écouter ça, la description de cette boue humaine, cette histoire lamentable et tragique, qui prend aux tripes et révulse, mais on se rend compte qu'on est absolument absorbé par ce qui est dit, et donc incapables de s'en détacher.
Finalement, c'est peut-être de ça que parle ce spectacle, plus que du marasme dans lequel certains êtres humains sont capables de s'abîmer par folie et par dégoût d'eux mêmes, ça nous parle de notre fascination pour le pire, pour l'inenvisageable. Ça nous parle de notre fascination d'autant plus grande pour un film d'horreur quand on sait qu'il est tiré d'une histoire vraie, de ce frisson en plus. De notre difficulté à résister quand se présente une vidéo sur internet titrée "réussirez-vous à supporter ça jusqu'au bout ?"
JERK, c'est donc un spectacle dont on ressort pas très bien, à la fois rassasié d'insanités, écoeuré d'être rassasié, et admiratif de la performance du comédien. C'est définitivement quelque chose à vivre.
Matthias Claeys
JERK Conception et mise en scène : Gisèle Vienne D'après une nouvelle de Dennis Cooper Avec : Jonathan Capdevielle Musique originale : Peter Rehberg Crédit Photo : Mathilde Darel Du 06 au 23 novembre - 19h30, dimanches à 17h (relâche les 09, 10, 14, 15, 19 et 20 novembre) Théâtre de la Bastille 76 rue de la Roquette - Paris 11 Métro Voltaire ou Bastille 01 43 57 42 14 - www.theatre-bastille.com Durée : 50 minutes